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Gustave CHJ^RPCNTIÇif;
NOTES
ET
IAiPf?essiONS
rccueîines
par
Digitized by the Internet Archive
in 2010 witii funding from
University of Ottawa
littp://www.arcliive.org/details/lalouisedegustavOOnord
LA
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LOUISE „
Gustave CHARPENTIER
NOTES ET IMPRESSIONS
RECUEILLIES
PAPv
JULES NORDI
A MONSIEUR Sylvain DT"PriS, a l'impeccahî.k et
SAVANT MUSICIEN, SONT DEDIEES CES QUELQUES
NOTES. Puissent-elles faire aimer davan-
TAOE ENCORE CE t:HEE-D'(EUVRE SIMI'LK'JENT
ADMIRABLE 1
DU MEME AUTEUR
EDMOND ROSTAND ET L'AIGLON, i volume
de 60 pages, contenant le résumé très détaillé de
l'œuvre. Nombreux extraits. Impressions.. Opi-
nions de la presse 1.25
Notes etimpressions sur LA BOHEME deGiacomo
Puccini, I volume de 60 pages, contenant l'ana-
lyse complète de l'œuvre. Renseignements iné-
dits. Nombreuses illustrations. (2" édition) . . 0.60
A L'ÉTUDE
Notes et Impressions sur LA FILLE DE TABARIN de
Gabriel Pierné.
LA
LOUISE
II
de
Gustave CHARPENTIER
jSlotes et Impressions recueillies
par
JULES NORDI
BRUXELLES
IMPRIMERIE VAXBUGGENHOUDT
Rue d'Isabelle, 42
1901
ML
410
I\r. GrsTAVE Charpentier
(?!*) 'I*^ '^A^ ''*I^ ^I^ ■''I® ^**" '"''''^1 '**^ ^*^ ^"^ r»**) 'a^c- -iV '»*«^ ■^♦«- 'ï*» f^*<s)
l^'AUTEUR ET
LE COMPOSITEUR
GUSTAVE CHARPENTIEP\
~-- ,■^
^rsTAYE Charpentier e>t né, en ISCO. à
Dieuze, un chef-lieu du canton de la
•^^^-ëi^ Meuithe, devenu Allemagne depuis 1870.
Emigré a Tourcoing dans l'ari-ondissement de
Lille avec sa famille, que la guerre avait ruinée,
il entra comme employé dans une filature ; puis,
ses dispositions musicales s'affirmant brillantes, il
s'adonna à l'étude du violon et suivit avec tant de
succès les cours du Conservatoire de Lille, que la
municipalité de Tourcoing lui accorda une pension
annuelle de 1,200 fr. pour venir terminer au Conser-
vatoire de Paris son éducation.
Mis à la porte de la classe de violon par le pro-
fesseur Massard, qui. dérouté par le caractère
indépendant et la nature \ibrante de son élève, eut
l'intelligente stupidité de Tempècher de devenir un
virtuose, Gustave Charpentier entra dans la. classe
d'harmonie du maître indulgent Emile Pessard.
puis dans la classe de composition du maître dé-
voué Mas.senet. En 1887, il achevait brillamment
— 6 —
ses études musicales, que le service militaire avait
interrompues pendant une année, en remportant
à son premier concours le premier grand prix de
Rome avec la cantate d'Augé de Lassus : Didon.
De la Villa Médicis, il rapporta les Impressions
d'Italie, la Vie du Poète et le premier acte de
Louise, qui furent les trois « envois de Rome »
auxquels sont obligés réglementairement les lau-
réats de l'Institut.
Aux Concerts Colonne et Lamoureux, un succès
unanime accueillit l'exécution des Impressions
d'Italie, cinq poèmes symphoniques évocateurs de
l'Italie amoureuse, rêveuse, grandiose, joyeuse,
que tout dernièrement M. Sylvain Dupuis, aiLx
Concerts Populaires de Rruxelles, nous a fait
connaître.
Cette œuvre intéressante n'a malheureusement
pas attiré toute l'attention qu'elle méritait et nous
avons été étonné que la presse, généralement favo-
rable à la direction du Théâtre de la Monnaie, n'ait
pas reconnu tout au moins l'originalité de cette
suite d'orchestre.
Au Consen^atoire, à l'Opéra, aux Concerts Co-
lonne, de nombreux bravos saluèrent la première
exécution de la Vie du Poète, drame spiiphonique
où, par le moyen du son devenu geste, se déroule
le spectacle idéal de l'enthousiasme du poète devant
les monuments du passé, de son ascension vers
l'Idée, de son doute dans la nuit troublante, de sa
fière malédiction au dieu haï qui nous a voués à
l'impuissance de l'ivresse où pousse la foule ja-
louse, œuvre qui, par sa conception neuve et heu-
reusement réalisée, fait date dans l'histoire de la
musique symphonique ; à l' Opéra-Comique un
succès trop retentissant pour être unanime a ac-
— 7
cueilli Louise, roman musical en cinq tableaux qui,
dans la musique dramatique, fait date lui aussi, et
qui est peut-être la page la plus puissante écrite
jusqu'à ce jour sur Paris, excitateur d'enthou-
siasme, sur Paris, joie de vivre.
A ces trois glorieuses s'ajoutent la renommée du
Couronnement de la Muse, apothéose musicale qui
triompha sur la place de l'Hôtel de Ville, amplifica-
tion de la deuxième scène du quatrième tableau de
Louise dont elle a été extraite, comme pour prouver
qu'un rêve de poète peut devenir une réalité ; la
renommée de la Sérénade à Watt eau, souvenir du-
rable de l'inauguration dans les jardins du Luxem-
bourg de la statue du peintre ; celle des Impressions
fausses, sur des poèmes de Paul Verlaine, scènes
sociales applaudies aux Concerts Colonne ; celle
des Fleurs du Mal, poème de Baudelaire, et celle de
son recueil de Poèmes chantés, au répertoire de
tous ceux qui sont doués d'oreille juste et d'âme
vibrante.
Quelques jours avant la première de Louise, Au-
guste Germain, dans VEcho de Paris, consacrait à
Charpentier, l'article suivant, que nous nous plai-
sons à rendre en entier :
<( Sous un chapeau de feutre mou, enveloppé dans
un ample manteau aux plis flottants, M. Charpentier
s'en va dans la Vie, les cheveux au vent, les yeux
emplis de rêve, curieux de tout ce qui est neuf,
hardi et original. Il a une physionomie douce et des
gestes inquiets. Il a une jolie voix prenante. Sa
neiTosité déborde. Pour la calmer, il est actuelle-
ment au régime du lait. Malgré son costume un peu
romantique, il apparaît tout de suite, dès qu'on
cause avec lui, comme un artiste très moderne, qui
ne pense qu'à son art, - — et aussi comme un être
modeste et cliarmant. Ses amis Tadorent d'ailleurs.
Je n'avais pas l'honneur de connaître M. Charpen-
tier. Je l'ai vu hier. Ses amis ont raison.
Je lui ai demandé quelques renseignements sur
la pièce. Il m'a répondu : — « On dit, on répète
que Louise est une pièce réaliste, que c'est un essai
de réalisme musical. Entendons-nous! Oui, le décor
de Louise est d'une absolue modernité. Oui, les per-
sonnages sont empruntés à la réalité moderne. C'est
un ménage d'ouvriers, c'est une fille du peuple,
c'est un artiste de Montmartre, — et autour de ces
personnages se meuvent de petites gens, des
humbles, avec leur costume et leur langage. Mais
cette pièce moderne est par moments « une féerie ».
J'y ai introduit une sorte de personnage invisible et
présent, le Plaisir de Paris, une sorte de tentateur
mystérieux incarné au deuxième acte par le Noctam-
bule, symbole vivant de ce plaisir de Paris qui passe
en irritant les désirs, en montrant de loin la grande
ville tentatrice. Féerie encore ! lorsque mon héros
principal. Julien, inquiet de ce que fera Louise,
s'écrie : (( Qui viendra à mon aide ? » et que lui
répondent, éparses autour de lui, les voix de la Ville
exprimées par une transformation symbolique, en
deux motifs. Féerie toujours. quand les deux amants,
debout sur la Butte, libres et s'avancant vers la
vie pour la conquérir, invoquent la Ville, belle de
leur rêve glorieux d'avenir, et que celle-ci apparaît
flamboyante. Féerie enfin, quand au quatrième acte,
dans le heurt décisif avec son père, Louise, hallu-
cinée, voit soudain se dresser la Ville, <( Paris m'ap-
pelle! » et que la grande tentatrice active son œuvre.
brisant la famille, détruisant l'humble foyer popu-
laire. »
Je crois que ce bref schéma donne exactement
l'idée maîtresse de l'œuvre nouvelle de M. Char-
pentier.
Ajouterai-je que M. Albert Carré a tenu à ce que
Louise fût encadrée d'une façon digne de l'œuvre ?
En compagnie de l'auteur et du décorateur Jus-
seaume. il a fait maintes ascensions sur la Butte,
achetant chez les revendeurs du quartier le mobilier
nécessaire à 1" intérieur d'un ménage d'ouvriers du
second acte, décidant que le décor du même acte
représenterait un endroit aperçu rue de la Barre.
De son côté, l'excellent dessinateur Bianchini errait
la nuit sur la Ijutte M(jntmartre, en quête de croquis
de chiffonniers et de rôdeurs, et Rochegrosse dessi-
nait le costume du « Plaisir de Paris », fait de tout
ce qui caractérise nos fêtes, ses pantins, feux d'arti-
fice, lumières électriques, costume sensationnel,
paraît-il. Enfin, la maîtresse-fée es chorégraphie,
Mme Mariquita, faisait vivre et grouiller avec son
génie accoutumé toute une foule, au milieu de la-
quelle se détachera un personnage admirable et
troublant, fait de rêve et de réalité (1).
Et comme je demandais à l'auteur si les répéti-
tions s'étaient bien passées, il me dit que jamais
répétitions ne furent plus agréables : « Carré a été
pour moi un frère, un grand frère auquel j'ai voué
une profonde reconnaissance. »
Nous ne pouvons terminer cette courte biographie
(1) Ajoutons qu'au Théâtre de la Monnaie, MM. Kufferath et
Guidé n'ont reculé devant aucun soin, ni devant aucun sacrifice
pour que l'œuvre de Charpentier soit mise à la scène avec le même
souci artistique qu'à Paris.
— 10 —
sans parler d'une idée généreuse — Vœurre de
Mimi-Pinson (1) que Gustave Chaipentier poursuit
avec acliarnement : l'heureux auteur de Louise a
écrit une lettre aux auteurs dramatiques et lyriques,
leur demandant de céder à l'Association des ou-
vrières parisiennes leurs billets d'auteurs le lundi
de chaque semaine.
Peut-être voudra-t-on relire cette lettre dont on a
tant parlé. La voici :
(( Pour répondre au désir des ouvrières pari-
siennes, j'avais demandé aux directeurs de théâtres
de mettre, certains jours, quelques places à la dis-
position de leur Association.
» Ces messieurs n'ayant pas cru devoir accéder à
ma demande, je prends la liberté de solliciter en
faveur des petites fées du travail parisien vos billets
Ct' auteur le lundi de chaque semaine. J'ose espérer
que votre sollicitude pour les humbles, injustement
privés de spectacles jadis populaires, vous rendra
sympathique ma proposition. Vous saisirez avec
joie l'occasion d'affirmer efficacement le droit de
tous à la Beauté, que de magnifiques et vaines pa-
roles ont seules jusqu'ici proclamé. »
« N. B. Les places que vous voudrez bien aban-
donner seront distribuées par mes soins, dès le 1er
janvier prochain, aux adhérentes de l'Association
(1) Voici ce qu'écrivait dernièrement M. Alph. Lemonnier, l'an-
cien et regretté directeur du théâtre de l'Alhambra, aujourd'hui
attaché au « Matin » et au « Français » :
L'œuvre de « Mimi-Pinson » qui tient tant au cœur à M. Gus-
tave Charpentier, ayant pour but d'offrir le .spectacle gratis aux
fées de l'aiguille, va très bien. Plus de cinq cents francs ont été
envoyés depuis huit jours à l'auteur de « Louise ».
J'en suis enchanté pour les petites ouvrières et pour les direc-
teurs aussi qui sont, paraît-il, décidés à ne faire jîayer à cette
œuvre les places que moitié prix
11
des ouvrières parisiennes, selon leur numéro d'ins-
cription.
» Chaque ouvrière étant accompagnée d'une per-
sonne de sa famille, c'est en réalité à toutes les
corporations de Paris que les théâtres ouvriraient
leur porte. »
Cette idée fut naturellement interprétée différem-
ment par les auteurs. Certains prétendent que les
auteurs n'ont pas de cadeaux à faire aux ou-
vrières, ce à quoi Charpentier répond que le devoir
des artistes est de montrer l'exemple de la généro-
sité envers les petits. D'autres ne voient pas pour-
quoi c'est l'Association des ouvrières parisiennes
qui doit profiter de ces places, qu'ils peuvent aussi
JDien se passionner pour d'autres syndicats. celui des
cantonniers ou celui des trimardiers, par exemple.
Cette question n'embarrasse pas le poète-composi-
teur. N'a-t-il pas dit dans sa lettre que chaque ou-
vrière étant accompagnée d'une personne de sa fa-
mille, c'est en réalité à toutes les corporations que
cette heureuse mesure s'adresse. Et puis, il faut
pourtant bien commencer par quelque chose et que
quelqu'un commence! Le peuple a droit à la Beauté.
D'autres encore trouvent que le peuple est bien
plus pressé de pouvoir manger régulièrement et de
doniiir davantage, que de réclamer son droit à la
Beauté. Comme exemples, ils disent que le Louvre
est toujours ouvert et que le peuple n'y va point ;
que dans les Salons de peinture c'est toujours de-
vant les tableaux insignifiants que la masse s'arrête.
D'ailleurs, est-on sûr que le Carnet du Diable ou le
Petit Faust soient i)ien faits pour moraliser les
jeunes fées du travail, ou que l'exemple de Maud,
la demi-vierge de Marcel Prévost, ou de la Môme
— 12 —
Crevette de M. Feydeaii se heurtera en elles à une
vertu critique suffisante à leur donner l'horreur du
tentateur Harden, ou du vieux noceur de Petitpont?
Que répond à tout cela l'auteur de Louise ?
L'éducation du peuple doit se faire peu à peu.
11 faut d'abord lui donner le goût du théâtre. Cepen-
dant dans bien des opérettes ou des vaudeville^
le niveau artistique n'est pas supérieur au réper-
toire des cafés-concerts.
— N'importe, riposte Chaq^entier ; mon instinct
me dit que ce que je tente est bien. Ce que je de-
mande, c'est un peu de gaîté, un peu de soleil qui
tomberaient dans les foyers tristes. C'est le droit à
kl vie dans une de ses manifestations. Plus tard,
nos efforts tendront à déterminer une éclosion d' œu-
vres fortes, éducatrices et nourrissantes. Mais ces
œuvres ne seront possibles qu'avec un public popu-
laire. C'est par ce public, vierge, naïf, spontané,
instinctif, que se fera la rénovation de l'art . Créons
V'onc un courant du peuple vers le théâtre, et le
peuple viendra au théâtre, d'autant plus que ce sera
la fille, l'ange gardien des foyers populaires, qui l'y
conduira. — Ce que femme veut...
» Oui, il faut créer un courant du peuple vers le
théâtre, quel qu'il soit. N'est-ce pas un impérieux
devoir pour une démocratie de convier tous ses en-
fcuits au spectacle des beautés artistiques ? L'art,
comme la science, est propriété commune à tous.
Il puiserait dans le peuple une vie ardente et nou-
velle. Avant le repas fortifiant offrons-Uii les hors-
d'œuvre du festin de Beauté qu'il attend, (|u'i!
réclame. »
Et comme preu\e à l'appui, Gustave Chari)entier
liî un tas de lettres de jeunes ouvrières ou de leurs
— 15 —
mères clemandant naïvement au musicien (.les places
pour Louise et pour d'autres théâtres.
C'est alors que Charpentier écrivit à tous les
auteurs et compositeurs de Paris la lettre donnée
ci-dessus. La plus grande partie ont répondu. Voici
quelques-unes des réponses les plus typiques (1; :
Je te crois mon vieux ! Toujours avec toi.
Henri Cain
Je vous envoie mon adhésion à votre jolie œuvre.
Si M. Prudhommeaux conserve jalousement son
droit ou son privilège, je m'engage à verser à la
caisse de votre œuvre le montant des places que je
toucherai aux billets d'auteur chaque lundi où Ton
représentera une pièce de votre ami et admirateur
passionné,
Maurice Donnay.
Je ne demande pas mieux que de m'associer à
votre projet, mais je ne vois pas comment je pour-
rai obliger les agents à me rendre la libre disposi-
tion de mes billets de chaque lundi.
Bien afïectueusement vôtre.
ArvDRÉ Messager.
Votre idée est généreuse, elle n'est pas pratique.
Un auteur ne sacrifie pas de gaieté de cœur 200 fr.
par mois au plaisir de faire voir sa pièce à v<js pro-
tégées.
Renoncez à ce beau rêve.
Victorien Sardou.
(1) Ces précieux renseignements proviennent d'un article Ju
« Figaro », intitulé : « Une idée d'artiste », dû à la plume du spi-
"ituel journaliste Jules Huret.
— 14 —
J'ai reçu la circulaire que vous avez bien voulu
m 'adresser. L'idée qu'elle renferme ne peut inspirer
qu'une très vive et très légitime sympathie et le
désir de voir se réaliser ce projet dû à votre géné-
reuse initiative.
Paladilhe.
C'est une idée toute bonne et gracieuse, et bien
digne de vous.
Catulle Me.xdès
Je crois que c'est un peu difficile... Nous verrons.
C.\iIILLE SaINT-SaENS.
Je vais m "informer de suite auprès de M. Prud-
hommeaux de la possibilité de disposer des places le
lundi.
Je suis si heureux d'être d'accord avec vos sen-
timents.
J. Massenet.
C'est avec joie que je m'associe à ta généreuse
initiative.
Camille Erlanger.
Comptez sur moi et prions le ciel que bientôt je
puisse être royalement généreux.
Samuel Rousseau.
... Je vous aurais tout de suite envoyé mon adhé-
sion, si votre idée, que j'adopte en principe, ne me
semblait offrir quelques difficultés dans son appli-
cation.
Ch. Lecocq.
Mon cher confrère,
Votre idée est excellente. Toutes vos idées sont
— 15 —
excellentes. Je regrette d'avoir à vos envoyer mon
adhésion au moment où mes deux pièces émigrent !
Il y a un mais : M. Prudhommeaux (Ij vous aban-
donnera-t-il ces billets ? Il me semble (je ne suis
pas sijr) qu'on m'a, il y a longtemps, fait signer
une cession de mes billets d'auteur. Si vous pouvez
négocier la chose avec l'agence Porcher, je vous
livre, pour le lundi , mes places ! Je crains malheu-
reusement que les confrères qui n'ont pas encore
eu de succès au théâtre ne soient pas toujours en
mesure de renoncer quatre fois à 50 francs par
mois. Quittant Paris, je ne peux m'occuper active-
ment de faire réussir votre idée ; mais si vous
voulez me tenir au courant, rien ne m'intéressera
davantage.
Croyez, etc.
Edmond Rostand.
A vous parler franchement, je crois que la ten-
tative que vous faites n"a aucune chance de réussite.
En effet, vous savez que tous nos billets d'auteur
sont, par traité, vendus avec un rabais de 50 0/0 à
J'agence Porcher. Cette agence revend ces billets
avec bénéfice, et souvent même au prix du bureau,
c'est-à-dire avec 50 0/0 de bénéfice...
Gaston Serpette.
... Je te félicite de ta généreuse initiative, mais je
crains qu'il ne soit difficile à beaucoup de te pro-
mettre leur collaboration, malgré le désir qu'ils au-
raient de voir réussir ton intéressant projet.
(1) M. Prudhommeaux, de la Société des auteurs et compositeurs
dramatiques, a signé un traité avec l'agence Porcher, pour l'achat
des billets d'auteur.
— 16 —
...Je serais volontiers disposé (après un succès) à
faire bénéficier les humbles de quelques faveurs,
mais j'entends rester maître de disposer mûrement
de mes places.
Gabriel Pierné.
Je suis tout à fait avec vous, et vous pouvez
m "inscrire parmi les auteurs qui adhèrent à votre
prqDOsition.
Vous me direz ce qu'il faudra faire et comment
il faudra foire.
Cordialement,
Emile Zola.
J'abandonnerai très volontiers mes billets d'au-
teur du lundi aux ouvrières parisiennes, — quand on
jouera une pièce de moi.
Jules Lemaitre.
Je tiens à te dire que tu peux compter sur moi
p ur les billets a distribuer le lundi aux petites ou-
vrières et que je serai toujours heureux de me trou-
ver avec lOi en bon accord fraternel.
Alfred Bruxeau.
Je trouve ton idée fort belle et je t'en félicite
grandement. Pour bien des raisons que tu devines,
je rie puis te promettre l'abandon hebdomadaire de
ma part de billets d'auteur, mais sois certain que
tout ce dont je i)uis disposer librement sera consa-
cré de grand cœur à tes petites protégées.
Paul Vid.\l.
— 17 —
Terminons cette longue série par l'originale chan-
son de l'auteur Albin Valabrègue :
LA PETITE OUVRIERE
ROXDEAU
(Musique de Charpentier.)
Un compositeur de musique.
Charpentier, auteur éminent,
Vit une ouvrière pudique
Et pensive... Il dit à l'enfant :
« Ouvre ton âme et sois sans crainte,
» Je suis le Maître, Charpentier.
» Le gémissement et la plainte
» Font vibrer mon cœur tout entier !
» Mirbeau me donna ma devise :
« Le i>eup]e a droit à la Beauté ! »
» Et la Beauté, qu'on se le dise,
» C'est le spectacle à volonté !»
Et le Maître, sans plus attendre.
Offrit deux billets de faveur.
La jeune fille, sans les prendre.
Lui répondit avec douceur :
a La Beauté, c'est donc Coralie
» Et la Dame de chez Feydeau?
» Le Vieux-Marcheur et Compagnie,
» Le Palais-Royal et Micheau?... »
Et la jeune fille au cœur tendre.
Prenant les billets dans sa main,
Dit au Maître : « Je vais les vendre
Pour celles qui n'ont pas de pain ! »
Dans ce même Figaro (1), qui est décidément le
journal français qui s'occupe le plus des choses
artistiques e\. théâtrales, MM. Eugène Allard et
Louis Vauxelles se sont adressés à tous les compo-
(1) Les Conquêtes du siècle. « Figaro », 14, 16, 21. 24. 25 sept..
4, 7, 8. 9. 11, 12, 13, 14, 15, 16, 18 et 22 octobre 1900. Evolution
de la musique, 25 septembre, 4, 7, 8. 9 et 11 octobre.
— 18 —
siteurs de musique, afin de connaître quelle était au
point de vue musical la conquête du siècle, et quelle
était révolution de la musique au dix-neuvième
siècle.
Gustave Charpentier consacre à sa réponse
plusieurs colonnes, nous nous permettons d'en
donner quelques extraits :
— Il ressort de votre enquête, nous dit M. Gus-
tave Charpentier, que l'événement musical du siècle
serait la conquête par le drame lyrique de la sym-
phonie. Voulez-vous me permettre de compléter la
pensée de nos collègues en soulignant une conquête,
plus timide peut-être, mais aussi effective, et dont
a déjà parlé Alfred Bruneau : la conquête du drame
lyrique par les idées philosophiques et sociales.
La Musique, jadis la plus égoïste des manifesta-
tions de la pensée humaine — elle qui visita nos
âmes si longtemps sous le vêtement de l'incognito
symphonique, et dont l'expression mettait son
orgueil à paraître anonyme — la musique a suivi
le chemin tracé par les littérateurs et les peintres
impressionnistes.
N'ést-elle pas toujours en quête d'apothéoses
notre volage musique ? Après avoir glorifié la re-
naissance grecque avec Gluck ; les drames histo-
riques avec Meyerbeer ; le romantisme avec Weber
et Berlioz (je parle du Berlioz sj-mphonique) ,
Shakespeare et les mythologies, Hugo, et ce bon
Mûrger, elle dégringole aujourd'hui des cimes où
l'avait portée l'effort héroïque de Wagner : la voici
dans la plaine, pour la première fois, parmi les
hommes.
Qu'y vient-elle faire?
— 19 —
(( Chanter la vie », a répondu Bruneaii.
(( La faire aimer )>, dira Massenet.
« Célébrer son héroïsme », proclama Richard
Strauss.
u Nous rendre meilleurs », oserai-je ajouter.
Quelle époque plus accueillante la musique au-
rait-elle pu choisir pour chanter la vie ?
La vie, c'est-à-dire la vérité, n'a-t-elle pas
conquis peu à peu tous les arts ?
C'est vers le i^onheur des hommes que doivent
tendre leurs efforts.-
Qu'ils n'oublient pas que si l'art veut être diim,
il faut que son geste soit profitable au monde.
L'art pour l'art !
Un grand poète répondra :
((L'art pour l'art peut être beau, l'art pour le
progrès est plus beau encore. »
Eschyle dit : (( Dès l'origine, le poète a servi les
hommes. »
Hugo : (( Faisons contraster ce qui doit être avec
ce qui est. »
Si le Brand d'Ibsen implore (( de la lumière »
pour son âme, VEnnemi du Peuple réclame de la
lumière pour tous.
La musique est faite pour chanter, a-t-on dit,
et non pour philosopher.
Que peut chanter l'homme, si ce n'est lui-même,
ses passions, ses émotions, ses amours, ses haines ?
Et les chanter n'est-ce point les interpréter, en dé-
gager la philosophie ?
(( Chanter pour chanter, comme l'oiseau ! » di-
sent-ils.
Comprennent-ils le langage de l'oiseau ?
— 20 —
Est-ce pour eux qu'il chante... et la cigale et le
grillon, et la mer et l'ouragan ?
Notre théâtre ne peut être le rapetissement des
sentiments humains. Sa tâche, au contraire, est de
rendre visible ce que nous portons en nous d'hé-
roïsme et de divinité.
Notre théâtre, c'est l'émotion, la passion, la
fièvre, le rire et les colères des gnomes que nous
semblons, transcrits à l'octave lyrique, reportées au
diapason sensationnel des héros d'Eschyle et d'Ho-
mère. C'est, en un mot, notre portrait sentimental
et tragique dessiné nécessairement plus grand que
nature, puisqu'il est destiné à être vu de loin et que
sa réalisation placera entre lui et le public le rideau
sonore d'un orchestre, l'éloignement prodigieux
du manteau d'arlequin.
Qu'on ne prétende donc plus que le réalisme
lyrique est le rapetissement des sentiments hé-
roïques et que les musiciens disent adieu à l'idéal
en entrant dans la vérité !
(( La symphonie est morte depuis Beethoven, »
a-t-on dit. C'est prendre vraiment trop un désir
pour une réalité. Ne sont ce pas des syptômes
que l'œuvre de Berlioz, de Braimis,de Listz,de Schu-
mann? Et les poèmes symphoniques de Saint-Saëns,
et ceux des Russes, et nos suites d'orchestre, et les
oratorios, et les modernes symphcmies avec chœurs,
soli et orgues, comment les appel lera-t-on ?
Sans doute, beaucoup ont les défauts de la sym-
phonie pure sans en avoir les qualités. Celles-là,
je vous les abandonne. Mais d'autres sont-elles
moins des symphonies parce qu'elles interprètent
une parcelle d'humanité, héroïque — telle la \w
(Vun ,héros, de Richard Strauss — bouffonne
comme r Apprenti sorcier, de Dukas.
— 21 —
N'est-ce pas une tragique symphonie que le
Requiem de Bruneau ? Bona Pasca, de Carraud,
est-elle m(3ins pure que l'andante de la Symphonie
italienne de Mendelssohn ?
L'incendie du Chant de la Cloche a-t-il moins de
style que l'orage de la Pastorale ?
La Chevauchée des Walkures est-elle vraiment
d'une autre esthétique que VHéroïque ?
Et, s'il m'était permis de parler de moi-même,
oserai-je demander en quoi la Veillée Rouge — ce
premier essai de symphonie sociale — diffère de
l'andante funèbre d'une antique symphonie ? « Par
la pensée ? » Mais Beethoven, le père de la sympho-
nie, Beethoven lui-même revendique le droit de
penser en musique. Si, dans des premières sym-
phonies, il « chante comme l'oiseau », par sa
Symphonie en la il fait signe à l'humanité. Sa
Pastomle ouvre les portes de la symphonie aux
chants de la terre. Son Héroïque accueille les
hommes. Sa Neuvième célèbre la joie des âmes,
heureuses d'être fraternelles.
Les différentes formules de l'art musical du
siècle avaient une tendance à se compléter, à se
pénétrer, à se magnifier en un art unique et com-
plexe, propice aux manifestations de l'âme lyrique
moderne.
Le drame lyrique est né de cette collaboration.
En est-il la forme définitive ?
Il apparaît à quelques-uns que — sauf les rares
instants où la voix fait place à la pantomime, le
théâtre musical actuel n'est encore qu'un achemi-
nement vers une forme d'art plus pure, plus pro-
fonde, plus exactement représentative du geste des
âmes et des choses.
^ 22 —
Le chant vocal serait-il donc un obstacle à la
beauté parfaite des œuvres lyriques ? Non pas !
Seulement, dans des œuvres récentes, la commu-
îiion du chant et de l'orchestre s'affirme si rare-
ment !
L'action scénique et la symphonie se meuvent
parallèlement peut-être, mais avec si peu de souci
l'une de 1" autre !
Grâce à la polyphonie — qui n'est point une con-
quête du siècle, puisque Bach l'inventa — les
contrepoints de l'orchestre, déjà énervants lors-
qu'ils dialoguaient avec les romances italiennes, se
sont multipliés démesurément. L'application du
connnentaire orchestral se fait le plus souvent avec
une inintelligence déconcertante.
La difficulté de suivre l'action des drames ly-
riques provient aussi de certaines fautes de décla-
mation devenues courantes.
Les œuvres italiennes ou meyerbeeriennes, où le
mot est traité par dessous la jamlje, et l'exemple
de la déclamation des traductions wagnériennes
ont corromiju les plus intelligents d'entre nous. En
lisant dans la Tétralogie une déclamation appauvrie
par la traduction, nos jeunes auteurs, déjà troublés
par l'apprentissage d'un art nouveau, ont confondu
celui-ci avec celle-là.
Ils ont cm que l'application du procédé wagné-
rien comportait cette déclamation.
Voilà pourquoi nous entendons tous les jours des
œuvres françaises qui semblent des traductions,
grâce à leur déclamation exaspérante, insouciante
des tejuips forts, ind,épendante des modulations,
alors qu'elle devrait les motiver.
Y-a-t-il progrès sur le passé ? Sans doute, si l'on
songe à Meyerbeer et à Rossini.Et encore ce progrès
— 23 —
cônsiste-t-il seulement dans l'absence des mots
répétés, dans la suppression de phrases vocalisées.
En vérité, nos jeunes auteurs devraient lâcher
quelque temps des traductions trop respectueuses
de la pensée wagnérienne pour qu'elles puissent
servir d'exemple de déclamation française.
Qu'ils lisent un peu plus Massenet.
Qu'ils relisent certaines pages d'HamlPt, voire
du Caïd, le dernier acte de Roméo ou de Carmen, et
Sigw'd, et Samson.
Ai- je cité Gluck ?
Par la lecture de ces ouvrages, leur apparaîtra
cette vérité hors laquelle toute œuvre demeure in-
complète, tout effort d'art inutile.
La déclamation lyrique n'est qu'une reproduction
agrandie, colorée et rythmée du langage des peu-
ples. Elle ne s'écarte de celui-ci qu'en raison directe
du caractère plus ou moins lyrique des paroles
chantées.
Dans ce pays qui se vante d'être démocratique,
les gouvernements proclament chaque jour, mais se
gardent d'affirmer par des actes, le droit du peuple
à la beauté. Les Conseils municipaux peuvent se
recruter différemment, l'Opéra populaire, que trois
millions d'habitants réclament, les laissera long-
temps encore indifférents. Les directeurs de théâtre,
inquiets des lendemains de l'Exposition, ne veulent
pas comprendre que leur seule porte de salut serait
d'attirer à leurs établissements une clientèle neuve.
Quand un monsieur ingénu leur demande de ré-
server quelques places au petit peuple des ouvrières,
ils lui répondent par la voix de M. Lemonnier :
« Offrez-les-leur donc vous-même avec vos droits
d'auteur 1 »
— 2% —
Pourtant, n'était-ce point une occasion de déter-
miner dans le monde des employés et des ouvrières
parisiennes, qui eussent accompagné leurs filles,
un mouvement de curiosité vers des scènes qu'ils
ignorent.
Demandez à Albert Carré si depuis la représen-
tation offerte aux ouvrières les petites places de
r Opéra-Comique chôment.
Quant au" public, s'il est plus sensible qu'autre-
fois aux mélodies, aux hannonies, aux polypho-
nies (!), s'il manifeste avec ardeur ses sympathies
aux jeunes auteurs, il faut avouer que cette sym-
pathie recule devant le prix des places de nos théâ-
tres de musique, et, sans la haute finance et la co-
lonie étrangère dont il faut reconnaître l'intelligent
mécénisme,nos deux scènes subventionnées feraient
de mauvaises affaires. Tout dernièrement encore,
ne furent-ils pas les souscripteurs empressés des
tliéâtres populaires qu'organise avec vaillance, en
dépit de l'indifférence des gouvernements et des
conseils municipaux, l'ancien collaborateur d'AUjert
Carré, M.Duret ? — ^11 faut dire que ces deux scènes
ô'ont un défi au bon sens.
Dans la première, immense ridiculement, toute
teuvre nouvelle n'ayant pas le prestige d'une re-
nommée européenne est à peine perçue, jamais
écoutée. (Oh ! les bruyants commérages des bai-
gnoires et des loges, les joyeux lazzis lancés a parfr
de la scène sur l'orchestre !)
Dans la seconde, grande comme un mouchoir de
poche, a dit justement Catulle Mendès, le génie
d'Albert Carré réalise des merveilles de mise en
scène, mais ses collaborateurs vous diront au prix
de quels efforts !
— 26 —
Eli province, les théâtres sont délaissés par la
classe riche qui réserve ses économies pour aller à
Paris voir les pièces nouvelles.
Les directeurs ne vivent que d'expédients, rac-
crochant les abonnés ou les laissant raccrocher —
je ne dis pas qu'ils s'y amusent — guettant les
pièces d'amateiu's milhonna ire s, faisant des miracles
pour joindre les deux bouts.
A l'étranger, même marasme.
Le Mécène Sonzogno dépense héroïquement avec
les théâtres italiens, les bénéfices de sa maison d'é-
dition. En Belgique, la saison théâtrale dure avec
peine jusqu'au carnaval. En Allemagne, en Autriche,
les subventions princières et ducales ne suffisent
pas à empêcher les faillites.
En Russie, où l'on continue à piller effrontément
nos œuvres littéraires et musicales — vive l'al-
Jiance ! — des troupes d'occasion, en de rares
théâtres défendus à la foule, donnent chaque saison
quelques représentations en volapuk.
Le théâtre de musique a fait un progrès immense
dont le peuple ignore les manifestations.
Et comment s'en étonner quand on voit les pou-
voirs pulilics d'une nation démocratique comme la
nôtre continuer les traditions du vieux régime ?
La voix de Jaurès proclamant l'union de l'art
libre et du peuple libre est demeurée sans écho, du
moins chez les bergers du peuple. Jamais l'art offi-
ciel et aristocratique ne triompha autant que du-
rant cette Exposition présidée par un socialiste.
Le vrai « clou » de l'Exposition, a dit Henry Bataille
— c'est le triomphe de l'aristocratie. Il a raison.
Oh ! le bon peuple que le peuple souverain !
Tous ces palais, tous ces gens sont à lui.
H pourrait les Ijalaycr d'un geste et prendic I'hiI.
— 27 —
les artistes, les théâtres et les faire siens éternel-
lement.
Mais non, il est généreux.
.Jadis les césars lui concédèrent le panem et
circenses. Il s'en souvient. Maintenant que sa
toute-puissance lui en fournit le moyen il a hâte de
répondre avec courtoisie aux paroles fameuses.
Il veut à son tour se payer le luxe de faire l'au-
mône.
Alors, triomphant, paradoxal, héroïque, il pro-
clame : Le théâtre aux riches.
Comlpien semblent inutiles auprès de ce drame les
discussions sur la polyphonie et la musique pure !
L'effort d'un Bouchor — prophète fervent et têtu
aux prises avec la bête humaine, — l'apostolat des
naturistes parmi la foule souriante à leur jeunesse,
le chant sublime d'un Zola criant par le monde le
droit au bonheur ! Voici les manifestations de la
vie artistique et « musicale » à l'aurore des nou-
veaux temps.
Rappelons, pour terminer cette biographie, l'in-
téressante préface qu'Albert Carré, l'artiste direc-
teur de r Opéra-Comique, vient de consacrer au
vingt-cinquième volume des Annales du Théâtre et
de la Musique (1). Cette préface porte comme titre :
Le Prix Monbinne. Monbinne, un pauvre caissier,
né en 1803, adorait l' opéra-comique ; à sa mort, en
1873, il légua d'abord à l'Académie française un
prix biemial de 3,000 francs destiné à récompenser
des actes de probité ou à venir en aide à des mfor-
tunés dignes d'intérêt ; ensuite, à la Société des
altistes musiciens une rente annuelle de 250 francs;
à la Société des garçons de recette de la ville de
(1) Librairie Paul Ollendorff, 50, chaussée d'Antin, Paris.
-- 28 —
Paris, une rente de même valeur. Puis, voulant
perpétuer le souvenir de l'artiste inconnu qui, pen
dant 45 ans, s'était dissimulé derrière le grillage
d'une caisse, du fervent amateur de musique et
dé théâtre, il fit don, à l'Académie des Beaux-
Arts, du Prijc Monhinne, u prix biennal de 3,000 fr.,
à décerner, soit à l'auteur de musique d'un opéra-
comique représenté dans les deux précédentes
années, soit à une composition musicale envoyée
par un pensionnaire^ de Rome, dans les quatre
années précédentes, soit à une composition sympho-
nique avec ou sans paroles, soit à une cantate, un
oratorio, soit à une composition religieuse, les au-
teurs des livrets ou des paroles pouvant être admis
à participer à cette récompense ».
Conformément à ce vœu, l'Académie des Beaux-
Arts a décerné le Prix Monbinne :
En 1878, à M. Guiraud, pour son opéra-comique
Piccolino ;
En 1880, à M. Paladilhe, pour Suzanne ;
En 1882, à M.Poise, auteur de V Amour médccuu
conjointement avec M. Maréchal, auteur de la
Taverne des Trahans ;
En 1884, à M. Léo Delibes, pour Lakmé ;
En 1886, à IVIM. Théodore Dubois (Ahen Hamet)
et Joncières (Le Chevalier Jean) ;
En 1888, à M. Lalo, pour le Roi d'Ys ;
En 1890, à M. Benjamin Godard, pour Jocelyn ;
En 1892, à M. Messager, pour La Basoche ;
En 1894, à M. Bruneau, \)o\\v V Attaque du
Moulin ;
En 1896, à M. Vidal, pour Guernica ;
En 1898. à M. Pierné, pour l'An mil, symphonie
avec chœurs ;
En 1900, à M. Piabaud, puni' une sym])honie, et à
— 29 —
M. Max d'Olonne, pour un oratorio, Vision de
Dante.
Jusqu'en 1896, le prix avait été attribué exclusi-
vement à des œuvres théâtrales. En 1898 et en 1900,
l'Académie, à défaut d'un opéra-comique remar-
quable, a préféré couronner desi compositions sym-
phoniques.
Albert Carré, en artiste sincère, proteste justement.
Ecoutons-le. « Passe encore pour 1898, mais 1900
est Tannée de Louise ! comment l'œuvre de Char-
pentier, qui est, de l'aveu même de ses rivaux,
l'honneur de notre jeune école française, que les
Allemands, que les Italiens sont venus écouter en
foule, applaudir avec enthousiasme!, proclamant
qu'avec elle notre pays prenait la tête du mouve-
ment musical, avait-elle pu être méconnue et re-
jetée par l'Institut ? »
La chose la plus curieuse, c'est que le groupe
d'académiciens « peintres, sculpteurs, graveurs
et architectes n avait proposé Louise pour le prix
Monbinne et que ce fut la section de musique qui
s'opposa à cette justice.
Et relisons le dernier paragraphe de cette admi-
rable préface :
<( J'ai été curieux de visiter la tombe de Kerdou
Monbinne, sachant que j'y pourrais voir son mé-
daillon sculpté par Delaplanche. Cette tombe se
trouve au cimetière Montmartre, dans la 9'"'' divi-
sion, elle porte le n" 27 et donne en deuxième ligne
sur l'avenue Samson.
» J'y remarquai une seule couronne d'immortelles,
hommage de la Société de garçons de recette. Ces
Ijraves gens avaient pensé, pour la petite rente de
2-50 francs qui leur est ser\ie annuellement, grâce
— 30 —
à Monbiniie, à témoigner une reconnaissance à la-
quelle les bénéficiaires des prix de 3,000 francs se
sont dérobés avec un touchant enseniJjle.
» Je suis bien convaincu, connaisant sa sensiJjilité
et son cœur, que Gustave Charpentier n'eût pas
manqué au pieux devoir d'aller honorer la tombe
de son bienfaiteur. A son défaut,les petites ouvrières
de Montmartre auraient certainement songé à aller
fleurir le médaillon du fidèle caissier, un humble et
un travailleur comme elles, et qui aimait la musique,
comme elles !... »
^^iMX'o
L'AFFICHE DE LOUISE
(Œuvre de Rochegrosse)
52
LES DISTRIBUTIONS
de Paris et de Bruxelles
A Paris A Bruxelles
2 lévrier 1900. 9 février lltoi.
Opéra-Comique. Monnaie.
Direction : A. Carré. Kufiferatli-Ouidé.
Louise Mmes
Marthe Riolton
La Mère
Deschamps-Jehi
Irma
Tiphaine
Camille
Marié de l'isle
Gertrude
Delorn
l'Apprentie
Vilma
Le G.A.VROCHE \
Elise \
De Craponne
Blanche
Sirbain
Suzanne
Stéphane
La Balayeuse
E. Chevalier
La Première
Del Bernard!
La petite Chiffonnière
Micaelly
La Laitière
Perret
La Plieuse
Argens
La Glaneuse
Vaillant
Marguerite
Fouqué
Madeleine
De Pouyet
Marchande de mouron
Garcia
)) de pois verts
Eyraud
j» de pommes de terre
Broussier
Mmes Claire Friche
Jane d'Hasty
J. Maubourg
F. Gottrand
Domenech
Daubret
Montmain
Ernaldy
Domenech
Nlssolle
Sablairolles
Mercier
Piton
Stoufs
J.Kolh
T. Kolh
Mercier
Russinger
Van Moll
Lebon
— 33 —
Julien
MM. Maréchal
MM. Oalmorés
Le Père
Fugère
H. Seguin
Le Xoctambule-Pape des fous Carbonne
E. Forgeur
Un Chiffonnier
Veuille
D'Assy
Un Chansonnier
Dufour
Massart
Un vieux Bohême
Belhomine
Massart
Le Bricoleur
Rothier
Oanlée
Le Peintre
Viannenc
Durand
Premier Philosophe
Oanges
Chalmin
Le jeune Poète
Rapapoiet
Oisy
L'Etudiant
Oevaux
Colsaux
ler Gardien de la paix
Froy
Caisso
2^ Philosophe
viaud
Grossaux
Le Sculpteur
Huberdeau
Danse
IMarchand d'habits
Clasens
Gillon
2^ Gardien de la paix
Micheau
Van der Missen
Marchand de pomme de terres Eloi
Lebon-Vauthier
» de marrons
Schindier
Olivier
» de pois verts
Jullien
Van Mon
» de tonneaux
Gilly
Van Acker
n de balais
Larroque
Vereyden
La Danseuse
Edea Santori
Brucki
Chefs d'orchestre
A. Messager
S. Dupuy
Directeurs de la scène
Vizentini
De Béer
Maître de Ballet
Mint^^ Mariquita
Sarraco
lîE JîIYD^ET
RÉSUME DE LA PIECE
ACTE PREMIER
Intérieur d'ouvriers (1)
Une chambre mansardée dans un logement d'ou-
vriers. Au fond, la porte d'entrée ; mi peu à droite,
la cuisine sur le même côté, à l' avant-scène, une
autre porte. A gauche une porte vitrée, mie grande
fenêtre ouvrant sur le balcon ; des toits, un coin
de ciel parisien. Vis-à-vis le balcon, mais un peu
plus élevée, une terrasse précédant mi petit ateher
d'artiste.
Au premier plan une table, des chaises. Au
deuxième plan un poêle avec tuyau. Au troisième
plan une petite amioire et un butïet. Çà et là ac-
crochés,des chromos,une glace; des hardes pendent
dans un coin. Dans la cuisine, une autre petite table;
aux murs, des casseroles ; au fond, le fourneau
avec cheminée à éventail.
Six heure du soir, en avril.
Ainsi s'exprime l'intéressante brochure éditée
par le Ménestrel (2).
Au lever du rideau, Louise va à la porte d'entrée
où elle écoute, craintive, puis elle revient près du
balcon, regarde d'abord derrière les rideaiLX, ouvre
la fenêtre et se montre à Julien. Les deux amou-
(1) Décor de M. Dubosq.
(2) Au « Ménestrel », ?,bis, rue Vivienne, Heugel et Cie. Prix
un franc.
— 35 —
reux, car on devine de suite qu'ils le sont, com-
mencent par se faire de minimes reproches ; ils se
disputent pour un bonjour, et puis... l'éternelle chan-
son recommence Ijientôt. Sur les conseils de Louise,
Julien doit écrire une fois encore à son père ; s'il
refuse irrévocablement elle promet de fuir avec lui.
C'est ce qu'elle lui avait écrit dans sa dernière
lettre, aujourd'hui elle semble s'en repentir et l'a-
moureux lui persuade qu'elle a tort, que le bon-
Mme Claire Friche
(Louise)
heur des parents ne doit point faire le malheur
(les enfants. Ensuite ils se racontent l'histoire de
leurs tendresses. Lui, il habitait depuis longtemps
cette chambre sans se douter qu'il avait pour voi-
sine une enfant aux grands yeux que des parents
sévères gardaient comme prisomiière. Un l3eau soir
il la vit passer, en sortant de chez lui, son ombre
grise laissa comme un sillage Imnineux et parfimié.
Le lendemain il guetta sa fenêtre. Quelle surprise
quand elle parut.
Non ! ncm ! ces sourires mutins ne fleurissent qu'à Paris.
Aussitôt son cœur clianta tes matines d'amour, et
l'aima.
La porte d'entrée s'ouvre, la mère paraît. Elle
reste sur le seuil, près de la porte refermée, écoute,
puis s'avance vers la fenêtre. Louise n'a point vu
sa mère et commence à expliquer. à la grande stupé-
faction de sa parente, connnent elle aima Julien.
Elle ! elle l'avait remarqué bien avant lui. Une fois,
à la fête de Montmartre, il les avait suivies. Il s'en
rappelle, sa mère l'a même remarqué et semblait
mécontente : l'entêtée jalouse ! Une .autre fois, dans
dans la cour, tandis qu'elle puisait de l'eau, de sa
fenêtre il lui jeta des pétales de roses.
Sous l'avalanche parfumée, son cœur battait à se briser.
Les aveux deviennent plus tendres. Un soir,
comme ils ne pouvaient se parler, pendant que la
maison était endormie et que le souffle grondait,
ils se sont vus... Les deux amants restent un mo-
ment pensifs, puis Louise veut aller à la porte, se
retourne et voit sa mère. Celle-ci la saisit par le
bras, l'entraîne dans la cuisine et revient près de
la fenêtre. Stupeur de Julien ! qui se met à chanter
pour se moquer d'elle. Louise: voudrait qu'il se tût,
Julien continue de plus belle. Puis, mimant : « Au
fait, j'ai peut-être tort de la narguer, ce serait Louise
qui en soutïrirait. Je vais porter ma lettre, cela
arrangera tout. » Il prend la lettre, met son chapeau
et sort.
La mère le regarde partir, ferme la fenêtre, puis
revient dans la chambre, y prend des provisions,
les porte dans la cuisine et va vers Loui.se, prostrée
<lans un coin. Celle-ci se lève peureuse et tourne
autour de la table poursuivie lentement par sa mère
qui imite Julien, répète ses paroles et se moque
de lui.
37
Explications très graves entre la mère et la fille.
Jamais elle ne consentira au mariage de Louise
M. Dalmorès
(Julien)
avec ce chenapan, ce crève-de-faim, ce pilier de
cabaret. Louise s'exalte à son tour.
Tu ne peux nous empêcher d'être heureux... Jamais, jamais, tu
ne briseras notre amour !
LA MÈRE
Ah ! quel a.plomb ! Au lieu de baisser la tête, tu oses te vanter
de ton amant !
LOUISE
Mon amant !... Il ne l'est pas encore !... Mais on dirait vraiment
que vous voulez qu'il le devienne :
— 38 —
Des pas se font entendre clans l'escalier ; crain-
tives, nos deux femmes se taisent, la porte s'ouvre,
le père entre. Il tient une lettre à la main — celle
de Julien ; — la mère va vite à la cuisine ; Louise,
troublée, débarrasse la table pour le repas. Il ac-
croche sa casquette à un porte-manteau, s'assied
près du poêle, Louise tisonne le feu ; puis, voyant
la lettre, elle s'éloigne et s'en va vers la cuisine.
Le père regarde la lettre, la décacheté et lit, Louise
revient lentement, portant le pain et le vin. Le père
pose la missive sur la table et regarde sa fille ; leurs
regards se croisent souriants.
Le père se lève, approche sa chaise et s'assied,
puis il prend Louise par la taille et l'embrasse.
Louise épie si sa mère la voit et lui rend son baiser.
Longtemps ils se regardent. La mère rentre, portant
la soupe ; le père s'installe. Ils mangent. La
mère se lève, va porter les assiettes et la soupière
dans la cuisine. Elle revient avec le ragoût. Le père
se plaint, il n'est plus jeune et les journées sont
longues. La mère trouve qu'il aurait bien mérité le
repos.
Quand on pense, dit-elle en regardant avec co-
lère la fenêtre de Juhen, qu'il y a tant de fainéants
qui passent leur rie à faire la fête !
Le père trouve 1" égalité sociale impossible et sou-
tient, en regardant tendrement Louise, que le bon-
heur, c'est le foyer où Von se repose, où l'on oublie
près de ceux qu'on aime les malechances de la vie !
Il ajoute, débordant de gaîté :
Nous, toujours, nous serons heureux! et se le-
vant, rayonnant, il saisit par la taille sa femme qui
revient de la cuisine et lui fait faire quelques tours
de valse lourde. La mère semble de mauvaise hu-
— 39 —
meur de tant de joie, et va remettre la vaisselle en
ordre. Louise essuie la table et aperçoit la lettre de
Julien, elle y met un baiser furtif, puis s'avance
vers le père et la lui donne. Il regarde malignement
sa fille. Louise s'éloigne et va à la cuisine pendant
que son père, près du feu, relit la lettre. Mais, voici
la mère, de nouvelles explications éclatent, le père
prendra de nouveaux renseignements. Tout cela
contrarie la mère de Louise qui ne veut pas qu'mi
« fainéant » rentre chez elle. Elle connaît, du reste,
M. Hexri Seguin
(Le Père)
sur lui des infamies ! et Louise a à peine protesté
qu'elle reçoit une maîtresse gifle. Le père s'inter-
— 40 —
pose, il éloigne sa femme. Louise pleure, son père
revient à elle plein de bonté, pendant que la mère
s'en est allée bougonner dans la cuisine. Ce sont
alors de tendres conseils et de sages avis
0 mon enfant, ma Louise, tu sais combien nous t'aimons !
Si nous sommes prudents, vis-à-vis de ceux qui te remarquent,
c'est qu'arrivés au bout du chemin que tu vas gravir, nous en
connaissons toutes les misère%!
A ton âge, on voit tout beau, tout rose!... Prendre un mari
c'est choisir une poupée.
Oui, une j^oupée ! malheureusement, ces poupées-là, ma fille,
vous font parfois pleurer bien des larmes.
Pendant tous ces doux mots, la mère, de la cui-
sine, ne se lasse de redire d'un air moqueur les pa-
roles de Julien.
LE PÈRE
Louise, si je repousse sa demande, me promets-tu de l'oublier?
Promets-tu d'obéir en fille sage à notre volonté ?
Ah ! si tu devais un jour renier ma tendresse, sache bien que,
privé de toi, je ne pourrais vivre... ô mon enfant, ma Louise !
LOUISE (émue et pleurant).
Père, toujours, je vous aimerai.
LE PÈRE (Pressant Louise sur son cœur et sau-
nant de pitié).
Allons, enfant, sèche tes belles mirettes !
Puis, il lui demande de lui lire, comme tous les
jours, son journal. Louise, avec effort, accepte.
A la pendule dix heures sonnent. Elle prend le
journal, va s'asseoir près de la lampe et commence
sa lecture d'une voix étranglée de sanglots ; le
père la regarde en souriant.
41 —
LOUISE
« La saison printanière est des plus brillantes. Paris tout en
fête... »
Elle .sanglote.
Paris /...
Et le rideau se referme lentement sur ce dernier
mot.
^i^
ACTE DEUXIEME
PREMIER TABLEAU
Les Cris dj Paris (1)
Un carrefour au bas de la butte Montmartre. A
gauche, un hangar ; à droite, une maison et un
cabaret. Au fond, à droite, mi escalier montant.
Au fond, à gauche, un escalier descendant. .\u
loin, à droite, la Butte ; à gauche, le faubourg.
Sous le hangar, une laitière prépare son étalage
et allume son feu ; près d'elle mie fillette plie les
journaux du matin. A droite, près d'une poubelle
renversée, une petite chiffonnière travaille hâtive-
ment, à côté d'elle une glaneuse de charbon et,
plus loin, un bricoleur fouillent les ordures. Des
ménagères vont aux provisions.
Le rideau s'ouvre sur ce pittoresque tableau
matinal ; un léger brouillard enveloppe la ville qui
dort encore. Ce sont les lamentations de ce pauvre
peuple que nous entendons, les gémissements de ces
travailleurs, les plaintes, les rancœurs et les désil-
lusions, voire même les envies de ce triste monde !
Bientôt arrive le Noctambule — personnage mys-
térieux toujours à la recherche de jolis minois. Il
rejette bientôt son manteau sur l'épaule et apparaît
séduisant, tout à fait joli dans un costume de fête
auquel sont piqués quelques grelots de folie. Dans
cette demi obscurité il semble tout baigné de lumière
comme une fée.
(1) Décor de MM. Devis et Lynen
— 43 —
Je suis le Plaisir de Paris,
Je suis le Procureur de la grande cité.
Le chiffonnier le connaît ce procureur fameux.
Un soir, il y a longtemps, je m'en souviens comme si c'était
-d'Mer... ici, au même endroit... il m'est apparu... Hélas ! il n'était
pas seul ce jour-là ! une fillette lui donnait la main et souriait à
sa chanson ! C'était ma fille !
Mais, voici un premier rayon de soleil, et déjà
un jeune gavroche est aux prises avec les deux gar-
diens de la paix qui font leur ronde habituelle.
Mme Jane d"H.\sty
(La Mère)
Le brouillard a fait place au jour et la scène est
bientôt remplie de jeunes bohèmes, peintres, sculp-
t eu rs , chansonniers , étudiants , poètes , ou philosophes
— 44 —
— au milieu desquels nous découvrons Julien qui
montre à ses amis la maison où sa Louise travaille.
Sa mère l'accompagnera jusqu'à cette porte... Sitôt disparue,
je m'élance... je rattrape Louise, et si ses parents refusent... je
l'enlève !
Ce qui fut dit fut fait, la mère et la fille traversent
la place et se séparent bientôt après. Julien se préci-
pite dans la maison à la suite de Louise qu'il ramène
en scène aussitôt. L'amoureuse ne veut point fuir
encore, elle craint d'abréger les jours de son cou-
rageux père qu'elle aime tant. Elle l'embrasse
cependant avec effusion en lui jurant d'être sa
femme. Julien s'éloigne avec tristesse pendant que
de tous les coins de Paris montent les cris des mar-
chands. Et ce tableau prend fin par cette délicieuse
phrase :
Du mouron pour les p'tits oiseaux !
DEUXIÈME TABLEAU
L'atelier (1)
Un atelier de couture ; les ouvrières autour des
tables travaillent en caquetant ; quelques-unes
chantent ; près du mannequin, deux ouvrières
plissent une jupe ; l'apprentie, couchée à terre, ra-
masse les épingles ; une ouvrière travaille à la ma-
chine.
Tableau pris absolument sur le vif et charmant
de naturel. Louise travaille au bout de la table de
gauche, elle a une attitude indifférente, qui fait
dire' à ses petites compagnes qu'elle est amoureuse.
Ah ! oui, amoureuse elle l'est, car Julien a à
peine chanté sous les fenêtres de l'atelier,
Les fleurs du beau domaine
S'avivent chique soir,
Mais l'insensible reine
Ne daigne s'émouvoir.
(1) Décor de MM. Devis et Lynen.
— 45 —
qu'elle n'hésite plus, se dit malade, et quitte l'atelier
pour retourner dans les bras de son adoré. Les
ouvrières sont en joie et l'apprentie se roule à terre
en s'écriant :
Ils partent en promenade !
V|C
ACTE TROISIEME
Sur la Butte. — Le couronnement de la Muse(l)
Un jardinet au faîte de la butte Montmartre. A
gauclie, une petite maison sans étage avec perron
et vestibule découvert. A côté de la maison, à
r avant-scène, mi mur coupé d'une petite porte. A
droite, des échafaudages. Au fond, une haie ; entre
la haie et les échafaudages, une porte à claire-voie.
Un sentier extérieur côtoie la haie ; au-delà s'é-
tagent les toits des maisons voisines. Au fond, l'im-
mense panorama de Paris. Le crépuscule est immi-
nent.
Au lever du rideau. Julien, assis près de la mai-
son, semble plongé dans une méditation heureuse.
Accoudée sur la rampe du perron, Louise sou-
riante le regarde amoureusement, puis s'approche.
C'est 1" éternel duo d'amour : ils sont heureux !
Louise chante son réel Ijonheur :
Au jardin de mon cœur règne une joie nouvelle !
Ce sont les souvenirs d'autrefois, que l'on rap-
pelle avec plaisir, les reproches des parents, les
semonces maternelles et les sages avis du père que
l'on se répète. Julien avec conviction, déclare ses
principes, ce que nous pourrions en quelque sorte
appeler la synthèse de l'œuvre et que Charpentier
développe avec une maîtrise véritable.
Tout être a le droit d'être libre,
Tout cœur a le devoir d'aimer.
il) Décor de M. Dubosq.
— 47 —
Plus loin nous trouvons :
Paris ! Paris ! Splendeur première !
Paris ! ville de force et de lumière !
Paris ! ô Paris !
Cité de joie ! cité d'amour, sois douce à nos amours !
Protège tes enfants !
Garde-nous ! Défends-nous !
La nuit se fait peu à peu, Paris s'illumine lente-
ment. Les amants, extasiés, immobiles, comme dans
l'enchantement du rêve glorieux d'avenir qui se
lève devant eux, tendent les bras vers la Ville.
Paris semble fêter les amants, ce n'est plus qu'un
foyer de lumière ! Devant ce magnifique tableau
de la grande Ville, les amants retombent sur le
banc de verdure et s'étreignent avec extase.
— Tu m'aimes ?
— ■ Je t'aime !
L'éternel duo d'amour, toujours sublime.
Louise et Julien se dirigent bientôt vers la mai-
son. Indifférents à tout ce qui les entoure, les yeux
dans les yeux, les lèvres appelant les lèvres , ils
«montent lentement le peiTon. Des appels lointains
de trompettes se font entendre. D'un geste passionné
Louise entraîne Julien dans la maison. Ce sont
maintenant des roulements de tambours lointains. Un
bohème apparaît sur le sentier ; il saute la haie,
se dirige vers la maison, voit la fenêtre éclairée et
sonne un appel vers la ville. Un autre bohème surgit
de la même manière ; le premier va à sa rencontre,
il lui montre la fenêtre dont la lumière s'éteint subi-
tement.
Il ouvre la porte à trois camarades porteiu-s d'un
paquet volumineux, qu'ils déballent en hâte. Us
en tirent des oriflammes, des draperies, des lan-
ternes vénitiennes, dont ils décorent la façade et
le perron de la maison. Au loin, retentissent des
— 48 —
clameurs, des chants, des fanfares de fête. Les lu-
mières de la ville semblent s'avancer vers la Butte.
Peu à peu, les badauds se massent à l'entrée du
jardin, (les gueux apparaissent, grimpés sur les
ccliafaudages des maisons voisines et sur le mur
de clôture. Dans la rue, placée en contre-bas, on
voit passer des lampions et les lumières des bohè-
mes. Quelques grisettes précèdent la bande et vont
se placer sur le perron. Les bohèmes, bizarrement
tra\'estis, entrent en farandole et font plusieurs
fois le tour du jardin, gambadant, sautant, et se
livrant à mille excentricités. A la porte de l'enclos
apparaît le cortège du Plaisir. Sur une « sedia n
Meiie Jane Maubourg
(Irma)
portée par les Filles de joie, le Noctambule, costu-
mé en Pape des fous, entre solennellement. C'est le
— 49 —
Couronnement de la Muse, Louise est couronnée
Muse de Montmartre. La voici qui paraît sui^
le perron, toute rougissante. Ses amies s'empressent
autour d'elle. On l'acclame. Tout le monde se place
en demi cercle derrière elle et voici qu'au centre,
apparaît la Danseuse.
On va procéder au couronnement. Le Pape des fous
se lève, salue ironiquement la foule à droite et à
gauche, esquisse quelques entrechats, gambade
autour des grisettes et, après une pirouette finale,
fait un geste mystérieux à la Danseuse. Celle-ci,
comme suggestionnée, tourne sur elle-même, s'a-
vance vers lui. Les grisettes prennent part à la
danse et envoient à Louise, d'une rapide poussée, la
Danseuse ; c'est comme une flèche lancée (T'un arc.
Le Pape des fous chante alors :
0 Jolie!
Sœur choisie !
Harmonie et beauté !
Poème de clarté !
Gente fillette de Paris
en qui revivent Juliette, Ophélie,
0 charmante.
Muse clémente
De tes chevaliers reçois l'hommage !
Pendant cette romance, la danseuse cueille des
roses aux mains des enfantvS, en fait une gerbe,
puis monte lentement les degrés du perron, s'incline
devant Louise, lui offre ses fleurs. Les grisettes
drapent sur les épaules de Louise le chàle blanc
brodé d'argent, emblème de la royauté.
Louise, acceptes-tu d'être muse de la Butte sacrée?
Louise accepte. Un vieux bohème s'avance lente-
ment. Les tambours nihment son chant.
— 50 —
Au nom de la sacrée Bohème
Je te fais Reine
Sois accueillante a-.ix affamés
De pain et de beauté
Garde ta foi
Au bien aimé !
Ris-toi des lois
Et des bourgeois.
Contre tous, défends ta lil)erté
Sois-nous fidèle.
JULIEN
O jolie !
Sœur jolie
Je t'aime.
LOUISE
Je t'aime.
M. Ernest Forgevr
(Le Noctambule)
Apothéose ! Orgueilleusement enlacés, les deux
amants sourient à la foule.
Mais une rumeur vient du fond de l'enclos. La
foule s'écarte avec stupeur. Un grand silence se
fait. Sur le seuil du jardin, la mère de Louise, im-
— 51 —
mobile, hésitant à entrer, apparaît comme le fan-
tôme de la souffrance.
Le Pape des fous se sauve en ricanant, suivi
des filles de joie ; les porteurs d'étendards, les musi-
ciens et les danseuses disparaissent également.
La mère s'avance avec timidité, comme éblouie
par les lumières. Les grisettes entourent Louise
défaillante. La foule surprise s'écarte avec pitié.
Le père de Louise est malade, et la mère vient
supplier Julien de laisser revenir sa fille chez eux.
Elle lui assure qu'elle pourra revenir quand elle le
voudra, Julien accepte avec tristesse. Sa douleur
rend Louise indécise, mais voici que passe dans
le lointain le chiffonnier.
Un père cherche sa fille
la plainte de ce brave homme la décide, elle part
avec sa mère, pendant que Julien répète aux échos
son joli chant :
0 jolie !
ACTE QUATRIEME
Intérieur d'ouvriers
Même décor qu'au premier acte. C'est Tété, la
maison et la terrasse de Julien ont disparu et l'on
voit au loin Paris resplendissant.
Le père est assis près de la table, la mère dans
la cuisine fait la lessive. A travers la porte vitrée
on aperçoit Louise dans sa chambre. Elle travaille
près de la fenêtre ouverte. La mère, un bol de tisane
à la main, s'approche de son mari et l'invite à boire.
Celui-ci, les yeux fixés sur Louise, semble ne pas la
voir. Louise se lève, pleure en regardant Paris, le
père la contemple avec ime émotion croissante.
Ah ! soit maudit le voleur d"amour qui de notre fille fit pour
nous une étrangère : le ravisseur dont le caprice d'un jour nous
cause tant de larmes, et change le foyer de calme et de joie en
enfer de discorde et de haine.
La mère appelle Louise, elle vient, le père lui tend
les bras, elle passe sans même jeter un coup d'œil
sur lui. Quelques instants après, la mère l'envoie
souhaiter le bonsoir à son père. Louise lui présente
son front, le père la saisit avec violence, la serre
contre lui, l'embrasse longuement. Sans lui rendre
son. baiser, elle se dégage et s'éloigne froidement.
Le père tend ses bras vers elle, l'attire à lui et la
ramène près de la table. Il la berce comme une
enfant.
— 53 —
N'es-tu plus la fille de mon sang
Reste... repose-toi... comme jadis, toute petite...
L'enfant dormira bientôt.
Si la p'tite enfant est sage
elle aura une belle image
do-do
l'enfant do.
Mais renfant n'est pas sage et voilà qu'elle ré-
clame sa part de bonheur. Sa mère a promis qu'elle
retournerait près de Julien.
Le père se fâche, Louise se révolte.
Tout être a le droit d'être libre,
Tout cœur a le devoir d'aimer !
L'ouvrier, de plus en plus furieiLX, saisit une
chaise et la jette après sa fille.
Pendant ce temps Paris s'illumine, Paris devient
de plus en plus attrayant. Aussi Louise ne peut y
résister et appelle la grande Cité :
Paris ! Paris ! Fête éternelle du plaisir.
Au secours de la Pille, la Ville viendra-t-elle?
Au paroxysme de la colère, le père ouvre la porte
comme pour la jeter dehors. Louise, tremblante,
apeurée, hésite à sortir et court à travers la cham-
bre.Le père la poursuit voulant la battre, Louise
affolée s'enfuit.
La fille partie, le père regarde autour de lui... Sa
colère tombe... Il regrette et s'élance vers l'escalier.
Il appelle sa Louise. Trop tard ! La mère se relève
court à la fenêtre qu'elle ouvre et regarde dans la
nuit. L'ouvrier terrassé par la douleur, s'avance
lentement, titubant, s'accrochant aux meubles. Il
tend le poing vers la Ville et s'écrie avec douleur :
Oh ! Paris I ! !
Paris joue certainement le plus grand rôle dans
Louise. Nous le trouvons dans toute la partition.
Non seulement le décor nous en montre le côté
grandiose ou lamentable, mais les cris de ses rues,
ses refrains, se^ chants, nous en imprègnent tota-
lement.
Ces naïfs cris de Paris, qui semblent papillonner
autour de Louise et de Julien, ont certes leur signifi-
cation dramatique. Ecoutez le cri de la canneuse ;
n'est-ce pas le leit-motif du désir ? Celui de la mar-
chande de carottes, le leit-motif de l'amour triom-
phant ; la flûte du chevrier, le leit-motif de l'appel
au plaisir et à l'amour ; celui du marchand de
mourron, le leit-motif de la ville accueillante aux
jeunes amants ? Le cri <( Voilà l'plaisir » qu'on en-
tend pour la première fois quand le Noctambule
se dévoile, circule dans la trame symphonique de
l'œuvre et devient le thème initial de la marche du
couronnement de la Muse. Le personnage important
après Paris, c'est le Père, la victime de Paris joie
de vivre, comme le dit très justement Henri Ra-
diguier (1). Il a aussi son leit-motif qui se déve-
loppe lorsqu'il entre au premier acte et que toutes
(l) La Rampe, n 17. 16 avril 1900
ïts mémoires retiemient, parce que tous les cœurs
sont émus par sa simplicité grandiose. Ce leit-motif
est une longue phrase où l'on retrouve parfaite-
ment la bonté de l'homme, la tendresse du père,
le bonheur du foyer où l'on se repose des fatigues
de la journée dans le silence de la mansarde, près
de la femme qui cuisine, près de la fille qui sourit ;
cette phrase dessine aussi bien un caractère qu'elle
peint un tableau.
Puisque nous «n sommes aux leit-motifs citons
encore, parmi les principaux, la phrase d'entrée de
Julien qui caractérise parfaitement l'ardente pas-
sion des premières amours et dont l'arpège éclate
avec une intense puissance dramatique, au dernier
acte, quand Louise hallucinée s'offre à son amant ;
puis la johe phrase de Louise, au début du troisième,
caresse qui deux fois dans le drame apaise
la cglère, lorsque Julien, après s'être élevé contre
"Texpérience, regarde sa bien-aimée, lorsque le père,
après s'être élevé contre la fatalité, regarde sa
fille.
L'étude de la partition de Louise est captivante
à plus d'un titre. On a déjà noirci pas mal de papier
à propos du drame, on en noircira encore tout au-
tant à propos de la musique... mais un peu plus
tard, parce que les musiciens n'écrivent pas et
parce que les littérateurs en sont encore à déchiffrer
Tristan et Iseiilt.
Gustave Charpentier, penseur doué de la faculté
d'incarner l'idée dans un symbole, a le style simple,
énergique, coloré de ceux qui ont quelque chose à
dire, qui sont décidés à le dire franchement et qui
veulent être compris ; tout ce qui seml3le de la re-
cherche n'est là que pour ajouter à l'expression
de la pensée, jamais ce n'est une vaine fantaisie
— 56 —
d'artiste soucieux de mettre en évidence son liahi-
leté. Il y a dans Louise des dessins mélodiques,
des rythmes, des timbres, qui, par leur imprévu,
peuvent arrêter les curiosités, mais ils sont si juste-
ment inspirés par l'originalité de la pensée et si
naturellement justifiés par la situation dramatique
que, à la représentation, celui-là seul s'y attarde
qui est plus capable de critique que d'émotion.
Quant à la foniie, elle appartient à Gustave Char-
pentier ; les gens de théâtre qui n'admettent que
Wagner ou qui n'admettent que Meyerbeer, Verdi,
Gounod, devront se consoler réciproquement ; les
gens libres de préjugés constatent, qu'elle laisse
place, et au théâtre, et au chant, et à la symphonie ;
ils n'en demandent pas davantage, et beaucoup
estiment même qu'en l'instaurant, le poète musi-
cien de Louise n'a pas eu seulement le mérite d'oser
marcher seul et libre dans une voie nouvelle où il
risquait de ne pas être suivi, mais qu'il a aussi la
gloire d'avoir montré que la symphonie et le chant
pouvaient se concilier avec le théâtre tel que nous
le comprenons.
Le problème est résolu de façon particulièrement
ingénieuse au point de vue chant ; car il y a dans
Louise ce qu'on appelle des airs, des chœurs, et
cependant jamais l'action ne languit, jamais l'au-
diteur n'éprouve la sensation, regrettablement
connue, d'être subitement transporté de la salle
de théâtre dans la salle de concert. On remarque,
en effet, que les chœurs et les airs de Louise sont
de l'immobilité agissante ; ils marquent le pas, pour
ainsi dire, et l'auditeur ressent que ce n'est point
pour un repos inutile ; ils ne sont pas le traditionnel
arrêt net, sans autre raison que l'exessive complai-
sance du dramaturge envers le musicien.
— 57 —
Lorsque Louise dit à Julien le bonheur de sa vie
que l'amour a fleurie, lorsque Julien dit à Louise
l'émerveillement de sa première rencontre avec
elle, lorsqu'il maudit l'odieuse Expérience, lorsque
le père médite sur les tristesses de sa vie, lorsqu'il
berce sa fille, on se trouve en présence d'airs ;
lorsque les masses chorales de la foule se répon-
dent, lorsque les ouvrières s'abandonnent à une
commune rêverie, quand se tait la voix de Julien
qui, par la caresse de son chant, a éveillé leur
commune aspiration vers la tendresse, vers le plai-
sir fascinateur dont le poète a voulu montrer l'irré-
sistible puissance sur les êtres, on se trouve en
présence de chœurs. Mais, ces airs et ces chœurs
ne sont pas des morceaux de musique indifférents
à l'action, ils y participent et n'enrayent pas l'essor
du drame.
Il reste à ajouter que la sobriété de l'orchestre,
dont la puissance ne se manifeste que dans les pré-
ludes et les moments lyriques, puis aussi, l'écriture
des voix qui chantent surtout dans le médium, per-
mettent à la parole des interprètes de parvenir
très distincte à l'oreille des spectateurs.
Tout cela constitue des nouveautés bienfaisantes
qui porteront leur fruit et feront date dans l'Histoire
de la Musique.
Opinions de la ymsso^
parisienne
Si l'on fait le compte des éléments mis en pi'ésence, on
reconnaît ceci : le premier et le dernier acte sont assez
serrés el conformes au sujet ; les deux autres sont décousus,
artificiels, constitués par des épisodes pittoresques, suivant
la poétique des Italiens d'à présent. Les caractères lTri([ues
de l'action ne s'élèvent pas au-dessus du niveau ordinaire...
Du style littéraire je ne dirai qu'un mot : il est en prose
plus ou moins rythmée pour la musique ou en vers d'un
« décadentisme » négligé...
C'est dans la musique, heureusement, que M. Charpen-
tier se relève. Le musicien, en lui, est incontestahlement
doué. 11 a le sens de la vie et parfois le sens de la poésie...
Sa personnalité m'apparait complexe. Toutefois elle existe.
L'imagination mélodique ne lui manque assurément
pas, je constate également que son orchestration, un peu
sourde par place, a maintes particularités intéressantes.
[Le Gaulois.) Fourcaud.
Malgré tous ces défauts la pièce de M. Charpentiei' n'est
pas ennuyeuse, ou ne l'est que rarement. Mais est-ce hien
à elle-même qu'elle doit cette heureuse fortune, ou hien
— Dg —
esl-ce à la musique ? Celte musique, que je n'aime point
toujours, a une qualité éclatante : c'est la vie, une vie
abondante, soujJe, qui circule dans toute l'œuvre comme
le sang, qui colore et échauffe tout, qui anime les figures
vagues et pâles du poème, leur prête des traits, des gestes,
un caractère, qui rend sans cesse divers et divertissant le
spectacle de la scène et le développement de l'action. Et
cette vie n'est pas tout extérieure, comme l'animation des
Italiens: elle a quelque chose de plus subtil et de plus
pénétrant, bien qu'elle ne soit pas aussi profonde, aussi
intime qu'on le pouri'ait souhaiter.
Elle ne s'exprime pas non plus par les movens plus ou
moins vulgaires et superficiels qu'on voit employer dans
les diverses Tïe de Bohème des compositeurs transal-
pins : M. Charpentier est un tout autre musicien que
M. Leoncavallo ou que M. Puccini. Sa personnalité musi-
cale, telle qu'elle se révèle dans Louise, est d'ailleurs
étrangement complexe et déconcertante. Tout d'abord
selon quelle méthode a-t-il construit sa partition ? Tantôt
il use de leitmoiive ei tantôt il s'en abstient.
Parmi les thèmes qu'il emploie, il en est qu'il développe;
il en est d'autres qu'il se contente de répéter à satiété.
Tels passages font songer aux Maîtres chanteurs, tels
autres à M. Massenet. tels autres encore, presque dépour-
vus d'art et de musique véritable, sont des imitations
rigoureusement exactes des chansons que l'on chante sur
la Butte Montmartre. Tout cela se découpe en une foule
de petits fragments: tout cela manque d'unité, de solidité
vraie et de véritable beauté de forme. L'architecture des
morceaux est le plus souvent fantaisiste et déséquilibrée à
l'extrême; l'harmonie, souvent piquante, parfois banale,
parfois soudainement dure et laide, n'a point de logique
suivie ni d'évolution régulière. L'orchestre, jiresque
toujours intéressant ou captivant, par la recherche des
timbres, l'orchestre divisé à l'extrême, métamorphosé à
chaque instant dans la sonorité de l'un ou l'autre instru-
ment [lar toutes sortes de petits artifices, l'orchesti'e tantô
menu, fluide, agile et comme voltigeant, tantôt é})ais e
— 60 —
violent, n'a pas d'ossature fixe, de base inébranlable. Tout
y est brillant, adroit, léger, caressant ou bien éclatant ;
mais tout y est en l'air. La pensée de Beethoven n'a pas
visité un instant M. Charpentier; si celle de ^\"agner est
parfois venue jusqu'à lui. il s'est borné à lui em[>runter
quelques ap])arences, quelques ])rocédés superticiels, sans
s'inspirer jamais de la forte unité de son arl.
{Le Temps.) Pierke Lalo.
Louise est certainement un des ouvrages dont on aura
le plus parlé avant leur apjiarition. Depuis longtemps
déjà, nous étions entretenus dans une anxiété croissante,
au sujet de cet opéra, par des demi-confidences, par les
exigences de l'auteur [lour le clioix de sa princij)ale
interprète
Il a bien positivement, celui-là, un temi)érament de
musicien, ot toutes les fois qu'il se trouve en face d'une
situation, d'un sentiment pro[)re à être mis en musique,
toutes les fois qu'il veut bien ne pas se jeter dans le bizarre
et le papillotant pour être original et neuf à tout prix,
toutes les fois, enfin, qu'il consent à ne [tas éparpiller
outre mesure le discours musical, à bàlii' un morceau
régulier et d'une franche ligne mélodique, alors il arrive à
écrire des pages excellentes, où l'inspiration est souvent
heureuse, où l'orchestration est toujours très savoureuse,
où ses grandes qualités d'hai)ile symphoniste brillent sans
contestation possible et donnent à ce qu'il écrit une
ampleur singulière. A la bonne heure, et voilà de la
musique, — à la différence de ce que nous offrent tant de
compositeurs très habiles à se diminuer, à s'amincir outre
mesure... Et c'est })Ourquoi je déplore d'autant \)\us que
M. Chari)entier, ])arfois, semble aller sur leurs brisées
quand il écrit des tableaux aussi morcelés, aussi peu
consistants, non sans beaucoup d'adresse et de couleur
dans les détails, que celui du réveil de la vie quotidienne
à Montmartre. Et c'est aussi pourquoi je me réjouis quand
je vois sortir de la i)lume d'un musicien français une jiage
aussi profondément sentie, aussi touchante que celle où se
— 61 —
dépeint la tranquille honnôleté d'un bon ménage d'ouvriers
parisiens.
[Journal des Débats.) Adolphe Jullien.
La brutalité du livret, assez pauvrement bâti, n'est qu'à
demi palliée par une partition inégale, à la fois puissante
et menue, superbe quand elle s'émeut, fàcbeusemènt
papillotante quand elle sourit, où l'incident prédomine,
encombrant, agaçant même; mais, néanmoins, en déjut
de la violence dans la couleur, de l'agitation dans le mou-
vement, du vague dans le symbolisme, Louise témoigne
de puissantes qualités d'émotion, un sens descriptif très
particulier et une musique prenante, toujours en éveil, qui
en font une œuvre, sinon définitive, au moins fort intéres-
sante.
Sajiuel Rousseau.
Voici une des manifestations d'art les plus curieuses, les
plus significatives, et j'ajoute les plus belles qui se soient
produites au théâtre depuis longtemps.
Son triomphal succès aidera, je pense, nos jeunes com-
positeurs à vaincre l'espèce d'hésitation, assez naturelle en
somme, dont ils témoignent aujouj-d'hui.
Le poème est tantôt très émouvant, très grave, tantô
très amusant, très ironique, toujours très puissant et très
humain. La musique seule lui prête sa véritable significa-
tion. D'elle surtout émanent les sjm])oles qui l'élèvent et
l'élai'gissent; elle magnifie cliacune de ses pages, en fait
l'œuvre admirable, qui dès aujourd'hui met M. Gustave
Charpentier au premier rang des maitres français... Au
point de vue delà forme, i)ar l'ai rangement sjmphonique
des thèmes, par l'écriture de l'orchestre et des voix, sa
partition est d'une indé[)endance et en même temps d'une
sûreté prodigieuses. Au point de vue de l'idée, par la foi'ce
expressive des motifs, par leur transformation caracté-
ristique, elle témoigne de la part de celui qui l'a conçue
d'un tempérament d'artiste hors ligne.
— 62 —
Musicien, M. Char|)entier l'est grâce à sa passion de la
vie, de la vie immense et universelle, de la vie non pas seule-
ment des êtres, mais aussi des choses; il l'est par le pou-
voii' de poétiser ses sensations.
{Le Figaro.) Alfred Bru>-eau,
Les oreilles bourdonnantes encore des acclamations
enfiévrées qui viennent d'accueillir le nom du com]>ositeur
jeté au public par l'admirable Fugère, tâchons au moins
de préciser en quoi consiste la nouveauté, je ne dis pas
l'inédit, de la tentative à laquelle M. Albert Carré a donné,
chercheur éclectique et qui a raison de l'être, une artisti-
que et somptueuse hos])italité : ce qui a dû ahurir les
mânes de Favart, c'est la résolution, prise par Char-
pentier, de musicaliser un roman, non un roman légen-
daire, lieuri de merveilleux, non pas même le •' roman
romanesque " cher à Marcel Prévost, mais un roman
moderne, ou du moins naturaliste, que vivent encore,
prolétaires et bohèmes, les provinciaux de la région
dénommée Montmartre.
Louise, c'est une revendication de la Musique, qui,
progressiste insatia])le, devient de plus en plus exigeante à
mesure qu'elle se perfectionne comme mojeu d'expression,
et abuse de ce que nous ne pouvons plus nous passer d'elle
pour nous envahir sans vergogne. En vérité, je vous le dis,
les temps sont proches où nous devrons, infortunés jour-
nalistes, noter nos chroniques sur cinq lignes. (Je sais des
critiques musicaux qui se trouveront bien gênés, i Et déjà
Louise lit à son brave charpentier de père un entrefilet du
Petit Journal en ré bémol. Nos enfants verront de
belles choses !
Enattnedant, sans impatience, l'éclosion de cet avenir
où nous uelirons j)lus quedes feuilles de chant, risquons une
ou deux remarques à priori. Et d'abord, tout sujet se
prète-t-il à la musique ^Laissons les waguériens protester
et l'épondons oui, — à condition que le sujet soit l'àm
même des personnages mis en évidence par Je scénario qui
n'aura d'autre but que d'extérioriser l'état de cette âme.
La petite couturière de Montmartre chante autant ([ue la
dame, la ti'ès grande dame du Faubourg; parlant, elle a
besoin de musique, el la musique est une expression natu-
relle et nécessaire de ses sentiments. Seulement, ô compo-
siteurs ! seulement cette musique vaudra ce que valent ces
sentiments. Si donc vous choisissez j our protagonistes des
ouvriers chariientiers et des bobèmes, vous obtiendrez une
expression musicale adéquate à ces sentimentalités de
prolos, à ces mentalités de rapins, du moins si vous
respectez la théorie naturaliste piônant la stricte imitation
de la vie quotidienne. Or, cette théorie, l'auteur de Louise
Ta violée, gaillardement.
L'expression musicale propre aux indigènes de la Butte,
— Delmet, Montoja, la Cigale, un lot de valses lentes, et
les Cris de Paris si l'on veut, — Charpentier n'a eu garde
de l'omettre dans son œuvre, mais, jjerspicace, il a com-
pris que celte menuaille ne suttirait pas, même corroborée
par le charme des décors de Jusseaume, à retenir un
citoyen français, ni un étranger non plus, enclavé quatre
heures d'horloge dans son fauteuil d'orchestre. Aussi
a-t-il additionné l'mne montmartroise d'un peu de sou
âme à lui, beaucoup plus intéressante, et ce mélange
déroule^ On n'imagine pas le malaise où ce disparate
plonge l'auditeur, ahuri devant tant d'éléments divers,
mis à la gène par ces tentatives, toujours renouvelées,
presque toujours infructueuses, pour trouver l'expression
juste entre le stvle du drame Ivrique (Massenel revigoré
de Vvagner) qui hante le musicien, et le style de la Butte
vers quoi tend Louise, inéluctablement. A certains
moments, l'on s'y [)erd, la compréhension entre deux
selles : qui me dira si ce noctambule ingénument symbo-
lique, métamoriihosé en incarnation du Plaisir parisien,
avec lampes électriques sur le thorax, est un concej)t de
l'auteur ou de l'overi-ier père de Louise? En faut-il faire
honneur au Charpentier qui fait chanter, ou au chari)en-
lier qui chante ? Cruelle énigme !
[L'Echo de Paris.) Hexry Galthier-Villars.
— G4 —
Au inomenl de mettre sous presse, nous trouvons dans
Y Eventail, Viniéres&ani organe de M. F. Rotiers, la repro-
duction d'un article sur Louise, paru dans la Presse, qui
ne sera pas sans intérêt pour nos lecteurs:
.. — Ce que j'ai voulu faire dans Louise? dit Gustave
Charpentier. Ohîl'histoii'e de la petite Montmartroise con-
quise par un artiste serait tro}) courte à dire, si l'on voulait
simplifier la pièce à l'excès. Mais j'ai essayé de mettre
autre chose dans ce roman, autour de cette action dont le
fond est vécu.
'■ Louise, j'ai voulu en faire le poème de notre jeunesse à
tous, poètes et artistes, peindi'e les désirs, les enthou-
siasmes de nos vingt ans, quand nous rêvons de conquérii
la ville immense et le cœui' de la fillette voisine dont les
rideaux s'entr'ouvrent parfois pour laisser passer un sou-
rire. Louise, c'est le petit monde des humbles, des souf-
frants, des laborieux, vus en passant, le regard d'envie
des miséreux attentifs aux bruits de la ville en joie..
Louise, c'est le cœur des enfants oublieux " pour l'inconnu
qui passe " de toute l'affection des parents; c'est aussi le
cœur des itères qui ne peuvent se résoudre à voir dans
leur fille une femme, un être qui n'est pas leur proi^riété,
à qui ils ne suffisent plus, ec qui réclame de choisir libo'e-
7nent sa part de soleil, sa part d'amour...
=' L^ouise, c'est encore, c'est surtout la ville élincelante,
magique, la gi'ande ville qui fascine Louise et Julien avec
toutes ses })romesses de bonheur inconnu. la ville complice
des amants et destructrice du foyer, qui par les voix
sym])oliques des marchands de la rue (les cris de la rue
se transforment musicalement en leitmoiif's) célèbre tour
à tour les es])oirs, la détresse, le triomphe de l'Amour,
crée l'atmosjdière de la pièce, intervient mystériensement
et féeriquemont dans l'action, halluciné I.ouise. vainc la
famille...
•■ Un atelier d(! couture, les [)elites âmes des ouvi'ièi'es
[larisiennes si gentiment toquées de chifFcms et de flonflons ;
une fêle joyeuse au sommet de la Butte en l'honneur de
Louise, cela c'est encore Pai'is, du Pai'is pittoi'csque, et
— 65 —
cela complèle le décor d'aljsolue modernité que je voulais
donner à ma pièce.
" Telle est Louise !
" Ceux qui s'attendaient à ce que j'apporte à la scène je ne
sais quelle formule de grossier naturalisme musical, ceux-
là seront surpris, déconcerlés peut-être, devant ce mélange
de réalisme et de fantaisie féerique. Oui. le décor de Louise
est moderne. Oui, les éléments constitutifs ou épisodiques
du drame sont empruntés à la réalité la plus moderne, la
jilus immédiate, la plus ordinaire. Car j'aime cette vie
qui m'enioure. cette vie de la rue et des humbles; je la sens
j)rofondément lyrique, à certaines minutes d'émotion je la
sens traversée par un éclair, par un large couj'ont de mer-
veilleux féerique. Celte émotion, j'ai tenté de la faire ])as-
ser dans l'art. J'ai non ])as décrit (comme on l'a prétendu^,
j'ai traduit dans ma langue propre, la musique. J'ai été
et je veux rester un musicien. Aussi je ne veux pas de
formules.
" La théorie, selon moi, doit suivre la série des œuvies
réalisées, non la précéder.
" Je vais donc où la musique m'appelle, dussé-je tromper
certains classilicateurs trop pressés. Il n y a qu'une chose
sûre, c'est que je ne renierai i)as les œuvres que j'aurai
derrière moi, iiarce qu'elles auront été sincères et vécues.
et, au moment où je les écrivais, le reflet fidèle de ma
iiensée en marche. "
Enfin. La Chronique du 5 février offre l'intei-viev.-
de O. Charpentier que voici :
L'argument de Louise me fut fourni par les souvenirs
de mes pi'emières années parisiennes. C'était en LSIK).
deuxième année de ma rélégation à la villa Médicis. Ayant
terminé la Vie du poète et noté les hnpressions de
voyage, dont plus tard, à Tourcoing, je fis les hnpres-
sion d'Italie (quel bon collaborateur que l'éloignemenl
des choses!) je songeai à une pièce philosophique où les
décors et les personnages concourraient parallèlement au
dévelopi)emenl d'un drame social.
— 66 —
Les différents aspects de la vie parisienne avaient laissé
en mon àme une imi)i'ession profonde ; leur éloig-nement
me les rendit plus cliers encore. Je pris la petite aven-
ture qui avait illuminé ma vingtième année et j'y greffai
mes sensations parisiennes. J'j- brodai des épisodes, et
pour m'assurer que la mise en musique d'un pareil sujet .
n'était pas une folie, comme l'affir-maient des camarades,
e voulus en écrire tout de suite le i)remier acte et l'expé-
dier à l'Institut, comme dernier envoi. Des amis lurent cet
acte à mon retour de Paris, et m'engagèrent à terminer ma
pièce, tout en me dissuadant de l'envoyer à l'Institut.
« Conserve ta belle confiance, me dirent-ils. Dans ton
œuvre, bien des choses nous choquent, heurtent des habi-
tudes. Evidemment, ton instinct t'entraîne; ne lui fais pas
violence, laisse-toi conduire. Tu peux être tranquille,
même si ton esthétique dramatique parait, au public comme
à nous, un peu déconcertante, ta sacrée musique empor-
tera le morceau. •'
Et voilà l'histoire de Louise.
Est-ce à dire que la Louise de mon roman musical soit
la photograi>hie exacte de la Louise qui, sur la Butte,
devant Paris, me prouva son amour? Je n'oserais le pré-
tendre.
La jeune ouvrière aux veux vifs, au teint mat, dont les
cheveux noirs roulés en grosse tresse tombaient sur sa
taille longue et vigoureuse, l'enfant inquiète et hésitante
dont j'ai fixé la pensée aux premières pages du drame :
Je vous aime tant
Et j'aime tant mes parents,
la fillette romanesque, naïve et volontaire en qui s'affolait
le désir de vivi-e libie, vous la devinerez peut-être en lisant
ma partition, mais perdez l'espoir de la coimailre telle
qu'elle réside en la chambre aux souvenirs de mon.
cœur.
Pour la montrer aussi vivante et aussi complexe que je
la •' sens » encore, il faudrait dix actes de Louise et
mille pages de partition.
.^f^
BRUXELLES
IMPRIMERIE VANBUGGENHOUDT
RUE D'ISABELLE, 42
ML Nordi, Jules
^10 La "Louise" de Gustave
C4.18N6 Charpentier
Music
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